Textes / Texts

« Dites-moi, cet homme qui fait la roue et déploie sa queue comme un paon plein d’orgueil, n’est-ce pas celui-là même qui hier n’avait pas le moindre brin d’honneur ? Oui-da, c’est lui, et ce bois pourri dont on fit une ébauche d’oiseau ne manquera pas de retourner à son premier être sitôt que la plume en sera tombée.1 »
Cet homme de chair et de sang est peu présent dans la galerie de l’ABC en ce mois de septembre. Ni pas cadencé ni garde à vous, à peine quelques silhouettes diluées sur des trames de canevas, des véhicules blindés comme thème de papier peint, des insignes d’épaules fastueux, un tapis de guerre. L’espace est habité de motifs répétés et déployés, au sol puis au mur. L’imagerie martiale est pour le moins insistante ; elle fait honneur au corps de l’armée. A la gloire des troupes se joignent les canons de la tradition populaire : céramiques émaillées, diagrammes à broder, patrons précis et documentés, bleu de Delft. Affairée à son ouvrage, Fanny Durand évoque par épisode des scènes de préparation militaire, en bref, de vagues entraînements. Elle recourt à des ensembles tracés, des notes, des indices et des nomenclatures. Les uniformes comme les armes sont ramenés à quelques lignes pures. Les images relèvent de scènes banales ou cocasses, de celles qui animent les toiles de Jouy, les images d’Epinal ou certaines assiettes de faïence.
En périphérie des combats, des soldats désoeuvrés répètent donc la guerre plus qu’ils ne combattent. Des coquetteries se préparent : fleurs ouvragées méthodiquement déployées, feuilles basales oblongues et étroites. Ce sont des gabarits de décorations militaires dont le nombre de pétale augmentera graduellement du caporal au général.
Fanny Durand emprunte à William Morris2 un répertoire de formes et dresse un décor dont le lexique s’ordonne en codes, classements et listes. Malgré sa rigueur apparente, cette esthétique anachronique est légèrement désaccordée, faisant usage de matériaux inappropriés (le tapis en carreaux de faïence) ou de modèles aussi fantaisistes que fictifs (les broderies). Dans cet arsenal visuel, il reste de l’oeuvre réformiste de William Morris la somptuosité des ornements végétaux, l’entrelacement des motifs et des images. Là où William Morris travaillait à l’embellissement du monde, Fanny Durand habille ses troupes de décorations complexes et boursouflées. De quel fait d’armes ces troupes répondent-elles ? De qui reçoivent-elles leur commandement ? Sur quelle terre de conflit se déploient-elles ?
Des événements et des exploits militaires nous ne saurions rien. Sous l’emphase des travestissements et l’ironie des apparats, les combattants font pâle figure. Déjà dans Parade, un défilé-performance créé en 2012, l’armée paraissait contradictoire, systématique mais désorientée, organisée pour l’action mais vidée de destin. Dans l’ordre gris et régressif de la guerre, l’entreprise iconoclaste de Fanny Durand est plus littéraire qu’il n’y paraît.
Jadis, le héros picaresque avait, malgré sa vilaine condition, des manières orgueilleuses et affectées. Il ne croulait ni sous les dorures vulgaires ni sous les capitonnages mais opposait aux gens de bien, aux nobles comme aux religieux, une impudeur magistrale. Outrageant, inconvenant, irritant, le picaro offrait dans sa chute à la fois un sursaut et un grand rire. Alors, la narration de ses aventures permettait de vigoureuses études de moeurs. Aujourd’hui, le récit épique s’épuise en marge du vrai théâtre des opérations. Aux confins du genre et des hiérarchies, Fanny Durand pointe la vanité des positions sociales, de l’ordre établi et stratégique, en proposant une figure sans substance, le doigt sur la couture, la poitrine en avant. Un coq ?
« Réfléchissez bien et trouverez que telles gens ne sont pas gens d’honneur mais gens qu’on honore. Les gens d’honneur l’ont de leur cru, de sorte qu’on ne peut les déplumer qu’il naisse une nouvelle plume, plus belle et plus fraiche que la première.3 »

Sandrine Rebeyrat, 2015


1 Le gueux ou la vie de Guzman d’Alfarache, Mateo Alemán, Première partie, Livre II chapitre 3, Madrid, 1599, Bibliothèque de la Pléiade, 1987
2 Tour à tour dessinateur, poète, romancier, traducteur, peintre, théoricien, et finalement acteur notable du mouvement socialiste anglais, William Morris fonda au XIXème siècle le mouvement Arts and Crafts en Angleterre grâce à ses créations dans divers arts décoratifs (mobilier, textile, vitrail, papier peint), bouleversant l’esthétique de l’époque victorienne et contribuant à nous introduire dans l’ère du design. Encyclopédie Universalis.
3 Le gueux ou la vie de Guzman d’Alfarache, Mateo Alemán, Première partie, Livre II chapitre 3, Madrid, 1599, Bibliothèque de la Pléiade, 1987